Ecrire 3

L'écriture manuscrite,un geste qui se perd ?

Si l'on vous pose la question : à quand remonte votre dernière lettre manuscrite ? votre dernière prise de note au stylo ? votre dernière carte postale ? A l'heure des claviers, des smartphones, il y a grande chance que vous repondiez "je ne me rappelle pas, pourquoi ?" Et bien tout simplement pour partager avec vous un temps de réflexion sur ce geste qui pourrait se perdre, celui de l'écriture.

Lors d'un de mes ateliers créatif, un jour quelqu'un m'a interpellée à la fin de la séance en me remerciant de l'avoir ramener un instant dans l'expérience de l'écriture manuelle, ce qu'il avait, m'a-t-il dit, complètement oublié ! Surprise de ce témoignage, je me suis questionnée sur l'écriture manuscrite : ce geste est-il vraiment en train de se perdre ? est-ce  une "perte" pour l'individu ? qu'implique l'écriture que l'on aurait tendance à délaisser ? quels bienfaits 'perdus' par conséquent ? je n'ai pas de réponse exacte, parce qu'aborder l'écriture c'est parler d'une expérience unique pour chacun, je n'ai pas non plus de statistiques, je souhaite juste partager mon ressenti, ce que j'ai pu observer. 

J'ai appris, lors de ma formation en art-thérapie, puis mesuré par moi-même dans la pratique, combien l'écriture pouvait "embarquer" la personne dans un espace à la fois spatial et temporel autour sa feuille. Ecrire est un acte qui sollicite l'être tout entier. Oui l'écriture implique le mouvement de la main mais aussi la participation de tout le corps, accompagnant les pensées qui se déposent aux travers des mots. Les arabesques des lettres peuvent suggérer les contorsions du cou, l'inclinaison de la tête, le maintien nécessaire du dos dans l'assise. L'esthétique peut être convoquée, trouvant sa forme et son style. L'écriture inscrit une histoire dans chaque individu, construit son rapport intime face au langage.

Souvenez-vous en classe de vos premiers cahiers, de tous ces élèves autour de vous qui se tortillaient stylo en main, ou se figeaient dans cette posture toute nouvelle. Ecrire c'est une grande aventure, c'est passer le cap de former les premiers mots, c'est grandir. Quelles étapes franchies par l'écriture ! Quelle progression demandée ! puis plus grands, ce sont les pages d'études, les corps crispés ou avachis, cette expérience d'écrire pour apprendre encore. Une première lettre de candidature, une carte d'anniversaire, une lettre amicale, un message d'amour, nous avons tous vécu les temps et mouvements de l'écriture, à différentes étapes de notre vie. Notre histoire, notre génération, nos rencontres, chacun vit ses propres expériences d'écriture, et ce, plus ou moins agréablement. Quelle place donneriez-vous à vos souvenirs d'écriture aujourd'hui ? Prenez-vous encore le temps d'écrire ? Cela vous demande-t-il un effort ? Vous n'y songez plus tout simplement ?

Lorsque l'on parle d'écriture, on ne peut pas la déconnecter de son rythme, une notion toute aussi importante que l'écrit lui-même. Le rythme de l'écriture a son rôle à jouer dans le cheminement du 'dire' de celui qui s'apprête à encrer/ancrer les mots. Et ce n'est pas jouer avec les mots que de parler d'Ancrage en parlant d'Encrage. La puissance de l'écriture réside aussi dans cet acte de déposer sur la feuille pour figer à un instant les mots. Et l'on les fige parfois très rapidement, ou bien plutôt lentement, par vagues, des successions, interruptions, on vit les vides, les pleins, et les flots continus qui nous dépassent. L'écriture a sa mélodie.

Et puis écrire engage, même si cela reste pour soi. Ecrire, c'est mettre de l'action en face d'une situation, d'une pensée, c'est agir avec les mots. "L'encre change l'absence en intention" - Georges Bataille. C'est en ce sens que l'écriture est, dans certains types d'accompagnement, un support mieux adapté que la parole. On peut ainsi constater par son propre regard, en écrivant puis en se relisant, ce qui nous est venu de l'intérieur, prenant la place du 'témoin' de ce que l'on avait à dire. On peut se relire à voix haute aussi, pour s'entendre dire, se souvenir, les mots sont déposés.

Ecrire n'est pas toujours joyeux, ce peut être une épreuve, un saut. On écrit parfois ce que l'on ne peut pas dire. Ce peut être une façon de laisser partir. L'écriture a alors cet effet thérapeutique. Elle peut provoquer le rassemblement de soi face à la difficulté de faire avec, même si "l'écriture n'a pas le pouvoir de réparer ce qui n'a pas eu lieu, mais peut réhabiliter l'espace du dedans, rendre la version du temps interne moins menaçante, établir des liens dans ce moment éprouvé comme un abandon de la parole" - Patrick Laupin dans "Le courage des Oiseaux".

Dans mes ateliers, j'aime introduire l'écriture. Parfois d'une manière brève, parfois sur un temps plus long, en s'adaptant au contexte, au public. Souvent les personnes sont surprises du pouvoir de l'écriture manuscrite. Non seulement elles laissent revenir un geste parfois oublié, mais elles expérimentent d'autres approches autour des mots, explorent, se réapproprient l'expérience. Ecrire c'est un peu aussi voyager hors du temps, s'accorder une parenthèse. J'avais relevé cette phrase que j'aime beaucoup et qui illustre bien ce voyage : "Ecrire c'est traverser une saison qui n'est sur aucun calendrier"- Françoise Lefèvre dans "Souliers d'automne" - 

Vivre l'expérience de l'écriture manuscrite en atelier créatif dans le milieu de l'entreprise est très intéressant aussi, car en ce lieu souvent, l'écriture est grandement délaissée, les claviers ont gagné les cahiers ! Alors pourquoi ne pas s'accorder un peu d'encre ? et pourquoi pas en couleur qui plus est, toute forme créative explorée ! L'écriture a toute sa place pour envisager l'avenir, faire le point, prendre des décisions, partager aussi ! C'est à l'accompagnant d'amener les suggestions appropriées au contexte et rendre l'expérience constructive.

Alors si cela fait longtemps que vous n'avez pas fait le geste, serait-ce l'occasion d'écrire quelques mots ? et ce peut être pour vous-même tout simplement ! Une petite page pour vous donner envie de sourire ? Quelques lignes pour vous alléger d'une pensée qui vous aggace ? Un sujet qui vous ferait du bien ? Il suffit de commencer par le premier mot qui vous vient à l'esprit, là dans l'instant. Je vous laisse à vos crayons, vos stylos, votre plume !

Mary-Eve Picon, fondatrice de Art & D

Ecrire un geste qui se perd